Avoir 98 ans
Entendre son médecin annoncer que rien ne soulagera plus votre claudication. Les exercices quotidiens pourront tout au plus ralentir l’approche de la chaise roulante. Alors répondre à cet ami qui vous convoque à la première partie de golf du printemps que non, décidément, vous ne jouerez plus jamais.
Si votre canne accroche, vous tomberez. Et si vous tombez, la hanche se fracturera. Et si la hanche se fracture, c’est un billet express pour l’au-delà que vous venez d’acheter. Alors désormais vous marchez à petits pas. Vous gravissez les escaliers avec la lenteur appliquée d’un homme qui négocie avec le vide. Finies les grandes étendues vertes fabriquées pour la folie élégante d’y frapper de petites balles blanches vides de sens.
98 ans ! Vous résigner à la dépendance. À la dépendance permanente. Parce que désormais vous ne pouvez plus survivre seul. Vous avez besoin des autres pour manger, vous laver, vous déplacer, poursuivre la moindre réalisation du plus modeste rêve.
Et découvrir que dépendre des autres, c’est dépendre de leur manière de faire, de leurs peurs, de leurs savoirs et de leurs ignorances, de leur énergie comme de leurs fatigues. Surtout de leurs goûts. Leurs goûts du moment.
De leur amour aussi, qui, malgré tout son dévouement, ses inquiétudes et ses précautions, conserve le droit de se fatiguer, de s’impatienter et parfois même de blâmer dix fois par jour.
98 ans ! Éprouver la joie de voir chacun de ses enfants devenir adulte, réussir sa vie, donner naissance à des petits-enfants qui deviennent à leur tour de magnifiques adultes.
Mais apercevoir parfois l’un d’eux foncer droit vers le mur. Et ne rien pouvoir faire.
Reconnaître chez lui la même erreur d’aiguillage que celle que vous aviez commise autrefois.
Vous connaissez déjà cette histoire. Vous devinez la révolution intérieure qu’il ou elle devra traverser lorsque le fond même de sa personnalité exigera enfin le changement — ce changement si douloureux, si risqué, mais nécessaire pour permettre à la vraie puissance d’un être de surgir au grand jour. Et vous craignez déjà les blessures qu’il lui faudra subir pour devenir enfin lui-même.
98 ans ! Entendre parfois la société vous célébrer et en demeurer surpris. On vous prête des mérites inconnus, on réécrit votre histoire avec une étrange tendresse approximative. Chercher alors la bonne manière de répondre sans corriger toutes les illusions qu’on entretient à votre sujet.
Mais ressentir surtout un irrépressible besoin de créer encore. Créer malgré la fatigue, malgré la vigueur qui s’effrite. Créer pour corriger, pour aller plus loin, pour rejoindre enfin quelque chose d’essentiel qui jusque-là vous avait échappé.
Vouloir de nouveau se consacrer à ces causes longtemps défendues, comme combattre l’âgisme qui écrase tant de vieillards. Tout en sachant pourtant que l’âgisme est peut-être trop enraciné dans la nature humaine pour être réellement vaincu. Car le vieillard rappelle la mort à ceux qui veulent l’oublier.
L’âgisme appartient peut-être aux rythmes les plus profonds de la vie, comme en témoigne le jeune taureau qui chasse le vieux maître du troupeau, ou le jeune lion qui renverse l’ancien prince pour régner sur les femelles.
Combattre quand même. Par principe. Parce que la quête de justice, tout comme l’amour, convoque ce qu’il y a de meilleur en nous — avec toujours la mort tout près, tout près.
Les statistiques vous apprennent d’ailleurs que votre espérance de vie n’est peut-être plus que d’un an et demi.
Solliciter la compassion de l’autre afin qu’elle oublie les épaules voûtées, les plis de la peau, la sournoise impuissance qui revient murmurer que le temps s’achève et qu’il faut se hâter de profiter du peu qui reste. Commencer alors à aimer autrement. Sans possession. Sans théâtre. Avec une infinie simplicité quotidienne.
Découvrir soudain l’immensité de l’autre, sa puissance secrète, l’apercevoir dans cette gratuite splendeur de l’âme.
98 ans ! Sentir la gueuse approcher. Bientôt.
En avoir peur malgré tout.
Bien que vous sachiez que votre mort est nécessaire pour que la vie continue de se renouveler.
Cette énergie universelle qui, un jour, s’était incarnée dans votre personne — comme elle s’incarne sans cesse dans le brin d’herbe ou le veau naissant — vous rejettera bientôt comme un véhicule devenu trop usé pour porter encore le mystère de la vie.
98 ans ! Se laisser alors éblouir par ce mystère.
Négocier jour après jour, heure après heure, un consentement qui sera peut-être le geste spirituel le plus profond de toute votre existence.
Et ne pas savoir comment étouffer l’immense colère qui monte parfois contre ce mystère justement — ce mystère que les religions appellent Dieu — et qui n’acceptera jamais de se laisser pleinement éclaircir.
Finalement en venir à penser qu’il n’y aura peut-être plus rien après la mort. Rien du tout ! Vous ne serez même plus là pour le constater. Et que le geste le plus spirituel que vous pouvez encore poser, c’est de vous efforcer d’aimer plus, d’aimer mieux.
Fernand Dansereau
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