Fernand Dansereau

Croire

À la campagne où j’habite, on peut voir chaque jour, par la fenêtre de la salle à manger, les chevreuils brouter dans le verger. La nuit on les entend se faire bruyants lorsque les coyotes les chassent. De même passent des renards à la poursuite des lièvres. Et depuis le ciel, les aigles guettent les mulots. Le pic bois s’acharne contre les larves enfouies sous l’écorce du bouleau et le cardinal gobe tous les coléoptères qu’il peut. Dans la forêt voisine, l’érable au matin disputera la lumière aux conifères et la fougère aux asters.

Partout la prédation et la compétition sont triomphantes. Bien que nous n’aimions pas le constater, nous savons bien qu’elles sont là, cruelles et infiniment féroces. Toute vie repose sur elles et le monde serait moins beau quand nous nous levons le matin, si la nuit n’avait été le théâtre d’un carnage universel.

Il faut voir aussi que la vie s’avère infiniment prodigue quand il s’agit de se multiplier. Un seul pommier devant ma maison a donné des centaines de pommes cette année. La femelle du saumon pondra 3 millions d’œufs pour s’assurer que quelques alevins survivent. Et si l’humanité détruit chaque année au moins quarante mille espèces, la vie en engendre de nouvelles en plus grand nombre encore. Avec la même étourdissante fécondité qui a multiplié les millions de formes de vie depuis la première cellule vivante apparue, paraît-il, il y a 3 milliards, cinq cents millions d’années.

Par ailleurs nous faisons, chacun pour soi d’abord et plus tard collectivement, le constat que chacun de nous est doté d’une conscience spirituelle qui aspire à la transcendance et cherche une forme d’immortalité. L’humanité en a tiré mille religions qui invoquent d’innombrables dieux pour exercer cette conscience.

Impossible pour moi de ne pas apercevoir là une direction, pour ne pas dire une intention. Mais où s’en va cette direction? Mystère! Le plus grand des mystères! Aucun outil intellectuel ne nous permet de trouver réponse à la question. Les croyances et la prière invoquent la révélation,- il faudrait dire les révélations-, mais seule la méditation, paradoxalement, nous permet parfois d’en apercevoir une apaisante réalité. Au cours d’une pratique de près de 50 ans, il m’est arrivé une fois ou deux d’expérimenter des moments d’illumination où tout de l’univers m’apparaissait juste, parfait, violence incluse. Mais sur le plan de la rationalité, je ne peux tirer de ces intuitions aucune explication me permettant d’élucider le mystère qui nous interpelle. L’humanité s’y acharne en vain depuis toujours. Les croyants aiment y voir l’œuvre de tel ou tel dieu. Sauf que la multiplication de ceux-ci explique bien le caractère anthropomorphique de leur variété. À la réflexion, ces dieux apparaissent plutôt comme des projections, des mythologies rassurantes que l’humanité fabrique pour chercher protection contre la brutalité du phénomène vivant. La confrontation que l’ère des communications impose à ces fabulations achève aujourd’hui de miner leur pertinence tout autant que leur crédibilité. À force d’entendre que « mon Dieu est meilleur que le tien » on n’arrive plus à y croire du tout.

Les scientifiques contemporains, pour leur part, préfèrent lire dans le phénomène de l’évolution, le seul fruit du « hasard et de la nécessité », comme disait Jacques Monod. Chaque mutation leur apparaissant comme le résultat de la rencontre fortuite entre deux molécules indispensables l’une à l’autre pour qu’une nouvelle mutation de vie surgisse mais molécules dont la conjugaison n’a rien de pré-ordonné.

La science en fait n’arrive pas à expliquer l’entêtement du phénomène vivant ni sa direction. C’est quand on porte un regard rétrospectif que celle-ci devient pourtant évidente. Depuis la première cellule animée d’il y a si longtemps, la vie aura inventé successivement non seulement le règne végétal, le règne animal, les poissons et les insectes sans compter le bal invraisemblable des bactéries, mais aussi et surtout, elle aura inventé la conscience. Et cette conscience aura par la suite inventé, chez l’hominidé, la science laquelle aura inventé à son tour la culture, la morale, les arts, la liberté et la spiritualité qui impose dans nos vies quotidiennes des choix qui n’ont rien du hasard. Et le plus grand mystère encore de l’amour, qu’on retrouve en forme primaire et de courte durée entre la mère et le rejeton dans le règne animal, mais qui a pris chez l’homme des dimensions spirituelles qu’on n’achève jamais d’explorer, beaucoup de philosophes croyant y discerner le sens même de la vie. C’est là d’ailleurs qu’on retrouve la plus cruelle interrogation : comment réconcilier l’amour avec cette brutalité de la vie? Le bien avec le mal, en somme!

Teilhard de Chardin disait : « Désormais c’est dans la conscience humaine que se déploie l’évolution bien davantage que dans la génétique ». En effet quand je compare l’univers mental dans lequel mon père vivait et celui qu’habite mon plus jeune fils, le progrès est quasi sidéral. Vu de mon vivant! On peut alors se demander où en sera l’humanité dans mille ans. L’évolution ouvre désormais, dans la quête de sens, des interrogations proprement infinies.

Ces considérations m’ont apporté au cours des ans une sorte de tranquillité par rapport à ma finitude et les épreuves de la vie. Parce que la conviction s’est installée en moi que nous, les êtres humains, sommes des êtres convoqués à participer à ce déploiement de l’univers dans l’infini mystère de l’énergie universelle. Cette énergie m’apparaît animer tous les phénomènes que nous connaissons. À ma naissance, elle s’est incarnée pour un temps dans le personnage que j’allais devenir comme elle s’est incarnée en chacun des 100 milliards de personnes qui auraient vécu depuis l’apparition de l’homo sapiens, Comme elle s’incarne en vous présentement et dans les animaux, les insectes, les poissons et les plantes! Et lorsque l’une de ces incarnations meurt et disparaît, comme il m’arrivera sans doute sans trop tarder, l’énergie continuera et proliférera sous toutes sortes d’autres formes de vie. On pourrait même dire qu’il est nécessaire que je meure, que nous mourrions tous pour que la vie progresse et continue de déployer sa direction. Nous sommes comme le papillon dont les battements d’ailes influencent infinitésimalement et pour un instant seulement le déploiement du monde.

Les gestes que nous posons au cours de notre brève existence contribuent au vaste et si mystérieux phénomène de l’évolution. C’est cette convocation qui fournit un véritable sens à nos vies et qui procure, lorsque nous lui répondons, les fulgurances de joie que nous pouvons expérimenter dans nos quotidiens.

Reste au bout du compte qu’avec ou sans foi, avec ou sans pratique religieuse, nous demeurons en interrogation face au mystère de la vie, ce qui fait de nous des « êtres spirituels ».

Fernand Dansereau

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