Fernand Dansereau

« Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie…

La joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de fait, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, physiquement et moralement (…) celui qui est sûr, absolument sûr, d’avoir produit une œuvre viable et durable, celui-là n’a plus que faire de l’éloge et se sent au-dessus de la gloire, parce qu’il est créateur, parce qu’il le sait, et parce que la joie qu’il éprouve est une joie divine. »

H. Bergson, L’Énergie spirituelle

Texte philosophique

La joie

À 98 ans, il faut faire la paix avec sa vieillesse et sa finitude, trouver un sens à son vécu, arriver à se faire une philosophie qui permette de trouver la paix avec son passé.

Autrefois, alors que je scénarisais le téléroman Le Parc des braves, j’avais pris conscience d’un phénomène qui m’avait intrigué. J’écrivais le matin, l’expérience m’ayant appris que l’après-midi me fournissait généralement moins de verve et d’inspiration. Je me servais donc de ces heures de fin de journée pour cerner le problème d’écriture à régler le lendemain. Par exemple, les séquences 7 et 8, dont l’une devait obligatoirement opérer telle ou telle avancée dramatique, tandis que l’autre devait permettre telle ou telle détente humoristique. J’avais constaté que cette mise en problème générait habituellement une certaine charge d’angoisse et je m’efforçais de soulager celle-ci en faisant un peu de recherche.

Souvent, c’est au cours de la nuit que les hypothèses de solutions me venaient à l’esprit. Je les notais brièvement sur un petit carnet nocturne et, le matin venu, je m’attelais à la tâche de résoudre ces problèmes d’écriture. La bataille durait toute la matinée. Généralement, l’heure du repas venue, j’avais réussi à vaincre le défi. Et alors, un vif sentiment d’exultation gagnait mon esprit. Une joie intense et fugace que la révision pouvait étouffer quelques jours plus tard, mais qui me réjouissait vivement sur le coup.

La récurrence de ces exultations m’étonnait. D’autant plus que certains autres petits défis de mon quotidien me procuraient la même expérience, aussi brève que variée selon la dimension des défis surmontés.

Je tombai par hasard sur le livre The Courage to Be de Paul Tillich, qui parlait du besoin naturel de la personne humaine d’installer de l’être là où il n’y en avait pas, de combler ce qu’il appelait le « non-être » par une création qui le remplissait et l’effaçait. Il soumettait alors l’hypothèse que c’est notre fonction vitale, essentielle, en tant qu’être humain, de participer au déploiement si vaste et si mystérieux de l’univers en installant de l’être là où nous percevons du « non-être » ou, si l’on préfère, « un possible à faire naître ».

Par exemple : une famille à engendrer, une mission à accomplir, une écriture à réussir, une toile à peindre, une musique inédite à composer, un film à faire évidemment, mais aussi une entreprise à fonder et à gérer, une amitié à engager ou tout simplement un petit geste de jardinage qui fera fleurir une plante. On pourrait invoquer encore le garagiste qui répare une voiture, le bricoleur qui vient de patenter quelque chose avec les moyens du bord, la couturière qui recoud un vêtement, le grand urbaniste qui planifie une ville, etc. C’est sans fin quand on y porte attention, tellement la fonction créatrice fait partie de la vie quotidienne de tout être humain.

Une exultation particulière, pour laquelle on peut réserver le mot joie, récompense toujours un acte nouveau de création, quelle que soit sa dimension.

À la suite de Tillich, l’évidence me gagna. Comme dans l’orgasme sexuel, dont la fonction première est de récompenser l’acte qui va donner la vie !

Et je répète qu’on ne parle pas ici uniquement de la création artistique, mais de tout geste, du grandiose au plus infime, qui installe de l’être là où il y avait béance.

Mais l’angoisse ?

Rien de tout cela n’explique pourtant l’expérience d’angoisse qui accompagne souvent la démarche de création. Les années qui m’ont été prêtées m’auront appris au moins deux choses à ce sujet.

La première, c’est que toute tentative de création, en plus des défis physiques, intellectuels et souvent moraux qu’elle confronte, comporte toujours une sorte d’inquiétude assez particulière.

Lorsque nous percevons un « non-être » à combler, pour utiliser le jargon de Paul Tillich, cette absence d’être suscite immédiatement une sorte de crainte. La nature humaine est faite ainsi. Et plus le vide est grand, plus l’œuvre à faire pour le combler est ambitieuse, plus la crainte sera sévère. Et nous rongera.

C’est la nature de la bête.

La pulsion créatrice surgit habituellement d’une intuition, d’une première poussée qui nous lance dans l’action. Mais presque tout de suite, le censeur intérieur se lève et crie : « Tu n’y arriveras pas. Tu n’as pas ce qu’il faut ! Pour qui te prends-tu ? »

Évidemment, nous fonçons plus loin. Le censeur hausse alors le ton : « C’est dangereux et tu n’as pas le talent qu’il faudrait ! Qu’est-ce que les autres vont dire ? Ça frise le mauvais goût et la prétention, ton affaire. » Plus nous persistons, plus cruelle se fait la voix du monstre intérieur.

Jusqu’à ce que nous arrivions à un constat paradoxal lorsque l’œuvre s’achève. La création de celle-ci est faite des deux voix, autant celle de l’impulsion que celle du censeur. La critique permanente a contribué à affiner l’intuition initiale, à lui donner qualité et grandeur, à négocier les contraintes inhérentes à toute entreprise humaine.

Une autre leçon que mon expérience m’aura apprise, c’est que cette angoisse semble là pour nous éduquer et nous appeler à nous dépasser. Elle reste le meilleur incitatif à chercher une dimension transcendantale à l’expérience humaine et à la qualité des œuvres que nous entreprenons. Parce qu’elle nous force à accepter notre finitude ! Et à résister aux leurres trop simples de la consommation et du divertissement. Ce qui est essentiel à toute démarche vers la qualité et la lumière.

Je pourrais abondamment m’attarder sur d’autres apprentissages, plus particuliers à moi, qu’elle m’a imposés au cours de mon existence, mais ce serait un autre sujet. Il suffit de dire qu’elle m’aura surtout enseigné une chose pour laquelle je n’étais pas particulièrement doué : l’amour des autres… et de moi-même ! Ce qui, aujourd’hui, colore à peu près tout ce que j’essaie de faire.

Je prévois donc que l’angoisse et la souffrance me rejoindront, d’une façon ou d’une autre, au cœur même de l’écriture d’un prochain livre qui me trotte par la tête et me démange le bout des doigts, précisément parce qu’il cherche à traquer la joie. Il ne suffira pas d’en parler : les doutes s’imposeront aussi dans la dynamique de la rédaction. C’est l’épreuve décisive. Sans cette prise en compte de l’angoisse et de la souffrance, ce livre paraîtrait trompeur.

Voilà donc l’amorce d’une réponse que j’aimerais proposer pour ces temps de mutation qui marquent, pour la plupart d’entre nous, la vie lorsqu’elle nous appelle vers une nouvelle façon d’être. Il s’agit d’une posture philosophique qui aide à donner du sens au destin par notre participation à la création permanente de l’univers.

Fernand Dansereau